Discurso del ministro de Asuntos Exteriores y de Cooperación, Miguel Ángel Moratinos. Versión Francés.
Nous arrivons au terme des cérémonies de cette Journée officielle de commémoration de l’Holocauste et de prévention des crimes contre l’humanité, telle que l’a définie la décision adoptée en Conseil des ministres en décembre 2004.
Permettez-moi de faire, d’abord, un bref bilan de ce qui a été réalisé depuis cette décision pour servir le devoir de mémoire, en affirmant que ce qui avait été annoncé aussi bien par le chef du gouvernement que par d’autres membres du gouvernement lors des manifestations des années dernières a bien été réalisé.
Le chef du gouvernement avait dit, en janvier 2005, l’engagement très fort de son gouvernement en faveur du souvenir et de l’enseignement de l’Holocauste, la volonté très claire d’intégrer l’Espagne dans un « Groupe de travail pour la coopération internationale en matière d’éducation, de mémoire et de recherches sur l’Holocauste » et notre disposition à collaborer avec Yad Vashem, l’autorité pour le souvenir des martyrs et des héros de l’Holocauste », à Jérusalem.
Depuis lors, nous avons travaillé sans relâche, comme en témoigne le statut qu’a aujourd’hui l’Espagne au sein de ce groupe de travail, d’abord en tant que pays observateur, maintenant en tant que pays de liaison, avant de devenir membre de plein droit, statut que nous espérons obtenir cette année.
L’attribution du Prix « Prince des Asturies » de la Concorde 2007 à Yad Vashem, dont la candidature avait été appuyée par le gouvernement espagnol, nous a fait énormément plaisir et nous a confortés dans notre volonté de promouvoir, au cours de la présente législature, le souvenir et l’enseignement de l’Holocauste.
La ministre de l’Éducation et des Sciences avait annoncé, il y a juste un an, ici même, que l’enseignement de l’Holocauste serait, pour la première fois, introduit dans les programmes d’enseignement espagnols. C’est ce qui a été fait, comme en témoignent les différents décrets approuvés par le gouvernement pour développer la loi organique sur l’Enseignement.
Nous avions annoncé aux survivants d’origine judéo-espagnole présents lors des cérémonies de l’an dernier, notre volonté de restaurer les mémoires juives d’Espagne. Aujourd’hui, la Maison Sefarad-Israël est une réalité.
Nous avons voulu que ces réalisations deviennent irréversibles, qu’elles fassent partie d’une véritable politique d’État, au-delà des aléas électoraux et des discussions partisanes. Tel est et tel sera notre engagement envers tous ceux et toutes celles qui, comme vous, sont porteurs du souvenir des victimes du nazisme.
Nous nous retrouvons donc, aujourd’hui, pour la troisième année consécutive dans cet amphithéâtre de l’Université « Complutense » de Madrid, qui contribue à donner à nos cérémonies et à l’hommage aux victimes toute la solennité qu’ils méritent. Que le Recteur de l’Université soit ici remercié pour son engagement et pour son hospitalité.
Comme lors des précédentes occasions, nous avons entendu les voix des victimes. Surtout celles des victimes juives, à cause de la spécificité et de la singularité de la persécution nazie à l’encontre de l’univers juif européen, qu’elle a essayé d’éliminer et d’effacer de la face du monde. Et nous avons fait œuvre de mémoire pour la tentative de génocide tzigane et pour les souffrances des Espagnols dans les camps de concentration.
Comme lors des précédentes occasions, le silence que nous avons partagé est porteur de sens. Nous y avons entremêlé de nombreuses mémoires, des visages, des voix, des paysages. Et toutes ces mémoires particulières, individuelles ont contribué à forger collectivement, une fois de plus, l’importance de ces cérémonies, comme un pont entre le passé et le présent, comme un trait d’union et de convergence entre toutes les victimes de la folie et de la barbarie nazies.
Certains d’entre nous ont, à ce moment-là, évoqué au plus profond de leur âme un nom ou un visage… Murmurer ce nom, nommer des êtres chers disparus, écrire leur nom mentalement quand on ne peut plus le lire, même pas sur la pierre des synagogues ou celle des monuments, c’est parfois la seule façon de les honorer et de leur donner une sépulture.
D’autres ont parcouru pour la première fois les chemins de la mémoire tzigane, chantée aujourd’hui dans cette langue si méconnue en Espagne qu’est le romani. D’autres encore se sont rappelé et ont mieux compris les silences familiaux à propos des exilés, des bannis ou de ceux qui ont fui, ont disparu dans des camps comme Mauthausen ou Buchenwald.
Comme je le disais, c’est la troisième fois que nous célébrons cette Journée officielle de la mémoire dans cet amphithéâtre prestigieux.
Il y a deux ans, la présence de leurs Majestés le Roi et la Reine d’Espagne et du Président du gouvernement, entourés des plus hautes autorités de notre pays, avait donné à cette Journée son caractère de cérémonie d’Etat.
L’an dernier, ces mêmes cérémonies ont, de plus, revêtu un caractère éminemment symbolique de réparation historique car l’Espagne a retissé ses liens avec sa mémoire juive. Quatorze survivants de la Shoah nous ont accompagnés, presque tous d’ascendance judéo-espagnole. Ils ont vécu avec une émotion particulière leur rencontre avec leurs Majestés le Roi et la Reine et nous avons à nouveau entendu en Espagne, 500 ans après leur expulsion, le vieux castillan qu’ils ont su conserver comme langue maternelle au cours de leur exil et de leur diaspora.
Ces survivants ont répété, à de nombreuses reprises et avec beaucoup d’émotion : « nous sommes de retour chez nous ». Et nous avons tous partagé cette émotion.
Vous, les collégiens qui êtes ici aujourd’hui, vous avez été nombreux à pouvoir les entendre parler le judéo-espagnol dans vos établissements parce qu’ils ont tous voulu, avec cette volonté propre aux derniers témoins, parler et témoigner devant des enfants espagnols.
Malheureusement, les victimes et les témoins directs de l’Holocauste disparaissent petit à petit. C’est pourquoi, lors de cette troisième cérémonie de commémoration, nous avons voulu vous passer le témoin à vous, les jeunes, parce que c’est à vous que reviendra, demain, le devoir de rallumer la flamme du souvenir.
Nous avons voulu que soient présentes des délégations de collégiens espagnols et nous avons également invité des établissements européens de Madrid, comme le Lycée français, l’Institut italien ou le Collège allemand. Merci à vous tous d’être présents aujourd’hui. Merci aux élèves et également aux parents et aux professeurs.
L’Holocauste est et restera la page la plus tragique de l’histoire européenne. Et nous voulions être aujourd’hui avec vous tous afin de souligner et de vous transmettre le caractère européen de la mémoire de l’Holocauste. Car, penser l’Europe, c’est forcément penser la Shoah ; ou penser la Shoah, c’est forcément penser l’Europe. La pensée génocidaire nazie aurait pu détruire notre continent mais la conscience du désastre a aidé les peuples européens à s’unir, après le procès des criminels nazis, à Nuremberg et dans d’autres lieux d’Allemagne.
C’est ainsi que s’est constituée une Europe capable d’offrir les plus hauts niveaux de démocratie et de respect des droits de l’homme, ainsi qu’un haut niveau de prospérité, de développement et de bien-être social.
Aujourd’hui, vous, les enfants d’Espagne, vous êtes tous nés citoyens européens. Mais pour être pleinement un citoyen européen, il est important de comprendre et d’assumer une histoire commune et d’être sensible aux mémoires européennes, de les faire véritablement nôtres et de les partager.
Je voudrais rappeler, pour vous qui, parce que vous êtes nés espagnols, êtes de jeunes citoyens européens, les sentiments qui habitaient nos cœurs et nos esprits il y a à peine 20 ans, lorsque nous luttions pour entrer dans l’Union Européenne.
Pendant ces années-là, nous étions poussés par un fort sentiment pro-européen, un fort désir d’Europe. Mais ce désir n’obéissait pas à la seule ambition d’une plus grande prospérité. Il tenait sans doute davantage à notre volonté de partager enfin les valeurs universelles des droits de l’homme, de l’égalité, de ce qui construit des démocraties solides et citoyennes. Et, par dessus tout, nous étions fascinés par cette Europe qui avait souffert, qui s’était appauvrie avec le nazisme et ses collaborateurs, mais qui avait réussi à renaître. Une Europe qui a su et pu se réconcilier.
Et nous devrions tirer d’importantes leçons de l’Europe qui a su se réconcilier et renaître de ses cendres, en tirant son énergie de ses plus nobles et de ses plus anciennes traditions et ainsi retisser un continent brisé et ensanglanté.
Nous avons voulu vous passer le témoin aujourd’hui.
Vous, les jeunes, vous devrez demain entretenir la flamme du souvenir. Et nous vous demandons de ne jamais oublier la lecture de ces 27 noms qui, symboliquement, représentent le million et demi d’enfants juifs assassinés en Europe. De ne jamais oublier ces hommes et ces femmes assassinés ou morts de froid, de faim ou d’épuisement dans les camps. De ne pas oublier non plus les récits des enfants sauvés par les Justes, comme Jaime Vandor – qui est ici aujourd’hui, avec nous – ; des enfants qui ont réussi à se sauver d’un convoi en route pour Auschwitz, comme Simon Gronovski ; des enfants des ghettos qui parvenaient, malgré mille dangers, à rapporter ces quelques pommes de terre qui nourrissaient toute la famille ; des adolescents qui ont rejoint la Résistance ; des enfants qui peignaient ou faisaient du théâtre à Terezin et qui ont continué à chanter en montant dans le convoi ; du frère aîné qui gardait un peu de pain pour son petit frère et qui a ainsi réussi à le sauver…
Parce que, en définitive, ce qui doit rester pour toujours, c’est que la solidarité dans l’enfer leur a permis de rester des êtres humains. La solidarité des Justes a symboliquement sauvé l’Humanité. Et parce que l’Europe a su renaître et, aujourd’hui, elle est l’espérance du monde.